Son nom – celui d’un vent venant du Sud-Ouest – indique d’emblée un désir : insuffler des vibrations, ouvrir des porosités, modifier la température. Mais Lips renvoie également à la bouche, à l’organe de phonation, à ce point de contact entre intériorité et extériorité, entre soi et le monde.
Cette troisième édition — Souffle — émane directement de ces intentions et explore la respiration comme condition matérielle et relationnelle de notre existence. Le programme est pensé comme un espace où réfléchir et pratiquer ensemble ce qui nous lie aux autres via l’air – cette masse gazeuse fluctuante que nous partageons, souvent inaperçue mais indispensable à la vie. Le souffle y est envisagé non comme simple fait biologique, mais comme opérateur d’interdépendance et infrastructure sensible et politique.
Dans un mouvement rythmique entre inspirations et expirations, le souffle est un déplacement de l’air qui nous traverse, dépasse, constitue, maintient en vie : « une pratique de la présence »1, une expérience d’immersion et d’interpénétration. Suivant Emanuele Coccia, « inspirer est faire entrer le monde en nous (…) et expirer est se projeter dans le monde que nous sommes »2. Entre ces deux gestes se déploie une circulation entre les corps, une exposition permanente aux autres et au monde. La voix, émanation sonore du souffle, est aussi tout d’abord projection d’un corps situé et condition d’une relation. Adriana Cavarero insiste sur ce point : l’émission vocale manifeste l’unicité de chaque être tout en ouvrant un espace de résonance avec les autres3.
Si la respiration et la voix sont les bases de notre existence matérielle et politique, nous vivons un moment historique où elles sont de plus en plus menacées. Pollutions, milieux toxiques, crises sanitaires, violences systémiques, génocides, guerres, bombardements, dispositifs de mise à silence ou de saturation de l’espace d’audibilité limitent de plus en plus l’accès de certains corps à l’air et à la parole. L’air ne peut plus être pris pour acquis.
Lips #3 — Souffle traverse ces tensions et propose un espace d’attention et de pratique pour visibiliser l’air et la respiration à travers une pluralité de formes : performances, installations, lectures, concerts, débats, écoutes, promenades, projections. Autant de manières d’interroger ce qui circule entre nous et ce qui nous relie – le souffle comme force de vie, sa dimension intime et politique, les relations de réciprocité qu’il établit – mais aussi le « droit universel à la respiration »4, le partage de l’air et de la voix, leur distribution profondément inégale, les urgences d’aujourd’hui. Dans Lips #3 — Souffle, les explorations des courants du vent rencontrent des pratiques vocales individuelles et collectives tandis que les instruments à vent croisent des démarches critiques sur le droit de respirer et de parler – d’exister. En fin de compte, Lips #3 — Souffle invite à nous entraîner à la coexistence, à la perméabilité, à la vulnérabilité ; à assumer le soin et la responsabilité de respirer ensemble ; à imaginer des formes de réparation et de justice face à un présent devenu irrespirable. Parce qu’« être dans le monde signifie toujours partager non pas une identité, mais un même souffle »5. Parce que « la respiration c’est le contraire exact, et suffisant, de la séparation »6.
1 Alexis Pauline Gumbs, Non-noyées. Leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines (Paris : Burn Out, Les Liens qui libèrent, 2024), 43.
2 Emanuele Coccia, La vie des plantes. Une métaphasique du mélange (Paris : Rivages, 2016).
3 Adriana Cavarero, For More than One Voice. Toward a philosophy of vocal expression (Stanford : Stanford U.P., 2005), 201.
4 Achille Mbembe, « Le droit universel à la respiration », AOC, 4 juin 2020.
5 Emanuele Coccia, ibid.
6 Marielle Macé, Respire (Lagrasse : Verdier, 2023).



